La Commission part à la chasse aux « fake news »

Avertissement : les tribunes sont des contributions individuelles de sympathisants du mouvement au débat et ne reflètent pas nécessairement les positions de celui-ci.

, par Éric Drevon-Mollard

La Commission part à la chasse aux « fake news »

Fake News

La Commission européenne craint la montée des populistes pour les élections de mai 2019. Plus que tout, elle redoute que l’information soit manipulée à leur profit par les Russes. C’est pourquoi elle souhaite coordonner un plan d’action pour limiter la diffusion de « fake news ». Un rapport gouvernemental français alimente également cette peur. Certains instruments préconisés par la Commission participent d’une saine transparence de l’information, mais la plupart menacent un principe fondamental de tout État de droit démocratique : la liberté d’expression.

La déclaration de la Haute représentante Federica Mogherini donne la philosophie générale du plan d’action en vue de lutter contre la « désinformation » : « Une saine démocratie repose sur un débat ouvert, libre et équitable. Il est de notre devoir de protéger cet espace d’expression et de ne permettre à personne de semer la désinformation, qui alimente la haine, la division et la défiance à l’égard de la démocratie. Nous sommes l’Union européenne, et en cette qualité, nous avons décidé d’agir ensemble et d’intensifier notre riposte, de promouvoir nos principes et de renforcer la résilience de nos sociétés, à l’intérieur de nos frontières comme dans notre voisinage. C’est la manière proprement européenne de relever l’un des défis majeurs de notre époque. »

Ces intentions sont louables, mais vouloir interdire la « désinformation » n’est pas simple, et peut conduire à des dérives. En effet, qu’est-ce que la « désinformation » ? Qu’est-ce qu’une fausse information ? Une information vraie ?

Vraie ou fausse information : comment faire la différence ?

Dans certains cas, l’erreur est évidente. Lorsqu’un site complotiste affirme que la terre est plate ou que l’homme n’a jamais marché sur la lune, aucun doute n’est possible. Mais dans ce cas, à quoi bon interdire d’écrire ce genre de propos, que seule une petite minorité prend au sérieux ?

Dans d’autres cas, il est très facile de certifier de la véracité d’une information : lorsqu’un journaliste décrit l’inauguration d’une école, aucun doute n’est possible.

D’une manière générale, la façon de présenter une information est extrêmement dépendante du cadre de pensée du journaliste ou du citoyen qui la présente ou la reçoit. Le concept d’information « vraie » est pertinent lorsque des descriptions purement factuelles sont en jeu : une cérémonie, un lieu, les victoires ou les défaites d’une armée sur un front. En revanche, dès que les faits nécessitent de construire des outils pour les recueillir, la tâche se complique : en effet, même des statistiques dépendent du cadre épistémologique qui a servi à construire les outils pour les produire. Un outil tel que l’indice des prix à la consommation de l’INSEE est tributaire de la pondération des postes budgétaires choisie, ce qui lui a valu d’être critiqué en sous-estimant le poids du logement. Lorsque les sujets traités sont plus polémiques, par exemple les performances économiques d’un pays ou les politiques d’immigration, le prisme idéologique devient plus prégnant : ce qui paraîtra évident à l’un sera refusé par l’autre. Si l’interdiction des « fake news » s’applique dans ces cas, il sera très difficile de se prémunir d’une censure idéologique. Laissons les chercheurs en sciences sociales faire leur travail, et utiliser des paradigmes concurrents, et les médias les reprendre à leur guise.

La liberté d’expression fait partie du socle des valeurs européennes

Interdire les « fausses informations » apparaît ainsi difficile sans limiter fortement le droit de chacun à s’exprimer librement : les pouvoirs politique et judiciaire ne pourraient s’empêcher d’interdire des écrits et des paroles qui les gênent. C’est pourquoi la liberté d’expression est un droit aussi fondamental et sacré, inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : les pouvoirs ayant toujours tendance à vouloir maximiser les intérêts de leurs détenteurs, leur laisser la possibilité de contrôler l’information reviendrait de fait à les laisser censurer tout ce qui les dérange.

Cependant manipuler l’information à des fins politiques fausse le jeu démocratique

Même si la tâche est difficile et qu’elle peut conduire à des dérives, le problème des fausses informations est malgré tout réel : des hommes politiques utilisent parfois à dessein des statistiques volontairement fausses, des photos antidatées, ou des vidéos truquées.

Il est évident que de telles pratiques empêchent un débat honnête dans une démocratique libérale, qui nécessite une confrontation de bonne foi entre les idées et les projets politiques pour que les électeurs puissent trancher de manière transparente.

Ces manipulations ont eu pour conséquence notamment le Brexit : Nigel Farage et Boris Johnson ont fait croire aux électeurs que l’Union européenne coûtait au contribuable britannique des sommes faramineuses, d’un montant totalement inventé. Ils ont d’ailleurs reconnu la supercherie après le référendum.

Mais ne surestimons pas non plus le pouvoir des « fake news », qui auraient surtout tendance à renforcer les convictions des électeurs plutôt que de les faire changer d’avis.

Les pouvoirs publics peuvent avoir un rôle à jouer pour démasquer de telles impostures, dans le cadre du respect de la liberté d’expression.

Le dangereux plan d’action de la Commission européenne contre la liberté d’expression

Le cadre de réflexion posé, examinons maintenant le détail du plan d’action de la Commission européenne, qui s’articule en quatre axes.

Le premier vise à doter de moyens supplémentaires des fonctionnaires payés à détecter les « fausses informations ». Est-il utile de payer des gens, qui auront fatalement un prisme idéologique, pour certifier la qualité de l’information comme on le ferait pour un poulet AOC ?

Le deuxième axe veut articuler une « riposte coordonnée » des institutions et des États membres face à de fausses informations. Le partage de données en temps réel sera au centre du dispositif. « Les institutions de l’UE et les États membres s’emploieront également à communiquer de manière proactive et objective sur les valeurs et l’action de l’Union. »

La liberté d’expression proclamée par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en fait partie, donc vouloir neutraliser nos ennemis politiques par une grossière opération de propagande, fût-elle alimentée avec les idées qui nous sont chères, contredit justement ces idées. Mauvaise option.

Le troisième axe comporte deux points : l’un est plutôt une bonne idée, parce qu’il favorise la transparence, nécessaire dans une démocratie : instaurer un « code de bonnes pratiques » pour les plateformes en ligne et le secteur des services en ligne. « Les signataires du code de bonnes pratiques devraient mettre en œuvre rapidement et effectivement les engagements pris, en donnant la priorité aux mesures urgentes en vue des élections européennes de 2019. Il s’agit notamment de garantir la transparence de la publicité à caractère politique, d’intensifier les efforts pour fermer les faux comptes toujours actifs, de signaler les interactions non humaines (messages diffusés automatiquement par des robots informatiques, appelés « bots »).

L’autre, en revanche, ouvre la porte à des abus et à la censure politique : il s’agit de coopérer avec des « vérificateurs de faits » et des chercheurs universitaires pour détecter les campagnes de désinformation et améliorer la visibilité et la diffusion de contenus vérifiés., affirme le site de la Commission
En langage clair : les réseaux sociaux devront censurer encore plus. Ils devront enlever les contenus qui déplaisent aux dirigeants sur l’injonction des « experts » et des « spécialistes » désignés par les dirigeants. Ils pourront tenter d’influencer le résultat des élections européennes, pour éviter au pouvoir d’essuyer un revers. Et qui seront ces « vérificateurs de faits » ? Ils auront forcément un biais idéologique, surtout s’ils sont désignés par des institutions européennes ou étatiques.

Saluons cependant l’intérêt réel pour les Européens de l’aspect du projet qui vise à rendre les informations plus transparentes. En effet, le débat politique gagnerait beaucoup si les plateformes en ligne et les réseaux sociaux étaient tenus d’afficher qui finance les publicités et les contenus qu’ils diffusent. Une démocratie libérale, tout comme un marché efficace, nécessitent la transparence de l’information.

Le dernier axe s’intitule « sensibiliser les citoyens et leur donner les moyens d’agir ». La Commission veut faire de « l’éducation aux médias ». S’il s’agit d’enseigner dans les écoles la nécessité de croiser les sources, d’écouter tous les points de vue, de vérifier si ce qui est affirmé est plausible, pourquoi pas ? Mais le reste de l’argumentation est un plaidoyer grossier pour une forme de propagande : « Un soutien sera accordé à des équipes multidisciplinaires nationales de vérificateurs de faits et de chercheurs indépendants en vue de détecter et de dénoncer les campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux. ».

Le « chercheur indépendant » existe-t-il ? Toute personne qui a étudié les sciences sociales sait que l’exigence de neutralité axiologique et de scientificité ne peut annihiler le point de vue du chercheur, pour une raison très simple : son objet d’étude, l’humain, est par définition un être de subjectivité. Le mieux qu’il puisse faire est de l’énoncer clairement, mais il ne pourra faire abstraction de son point de vue, ne serait-ce que comme point de départ de sa réflexion. Alors demander à des chercheurs en sciences sociales de détecter de fausses informations, c’est comme exiger que des peintres détectent des tableaux laids. L’expérience a déjà été tentée sous le nazisme, où « l’art dégénéré » était brocardé, donc autant éviter de s’en inspirer...

Comment concilier liberté d’expression et lutte contre les « fake news » ?

Le philosophe Gaspard Koenig, fondateur du think thank Génération Libre, a imaginé une solution élégante et respectueuse des libertés fondamentales pour lutter contre les fausses informations : s’inspirer de Wikipédia pour garantir que les statistiques, les images et les faits ne sont pas manipulés.
En effet, la logique des réseaux sociaux est de favoriser les likes et les partages pour que les gens passent le plus de temps possible sur leurs sites, afin de pouvoir vendre de la publicité à des annonceurs.
En revanche, la dynamique de Wikipédia est inverse : les informations sont créées par des contributeurs anonymes, qui les enrichissent, les corrigent et les vérifient de manière bénévole et décentralisée. Le défaut de ce système est qu’il a du mal à se financer : la célèbre encyclopédie ne fonctionne que grâce à des dons de soixante-six mille personnes.

Pour généraliser le concept à la vérification de l’information au jour le jour, il faudrait que l’Union européenne finance sur ce modèle un réseau décentralisé de vérificateurs d’informations anonymes, ce qui ne coûterait pas très cher. L’inverse du projet de la Commission.

Il est nécessaire de mieux nous mobiliser pour défendre démocratiquement nos idées

Que peuvent faire la Commission, et les fédéralistes européens, pour faire avancer nos idées et faire reculer celle de nos opposants ?

Tout d’abord, ne pas chercher à les imposer par la force ni la censure. Mobilisons-nous ! Prenons la parole, en public comme sur les réseaux sociaux ! Menons, nous aussi des campagnes politiques ! C’est ça la démocratie ! Et lorsque les institutions européennes font fausse route, comme ici, n’hésitons pas à le dire !

Enfin, interrogeons-nous sur nos échecs. Pourquoi nos idées reculent-elles au profit des populistes et des nationalistes ? Nous n’avons pas assez été à l’écoute des émotions de nos concitoyens européens, contrairement à nos ennemis. Or, l’émotion est l’essence même du politique : lorsque des candidats s’affrontent devant les électeurs, ils rivalisent d’ingéniosité pour nous vendre des projets qui parlent à notre pathos : ils parlent de valeurs, de justice, de comment faire le Bien.

La politique comme l’humain ne sont donc pas faits uniquement de raison, mais aussi de sentiments. Les dirigeants modérés élus démocratiquement l’ont souvent compris : Mateo Renzi, Gerhard Schröder ou Emmanuel Macron ont gagné les élections en sachant parler aux émotions de leurs électeurs.

La progression des populistes est la conséquence de notre incapacité à raconter une histoire qui suscite l’enthousiasme et l’adhésion. Construisons un récit européen, fait de chair et de sang, qui s’appuie sur l’histoire commune de notre continent depuis deux mille ans, sur nos points communs, et sur l’avenir que nous voulons bâtir ensemble ! Ainsi, nous redonnerons leur fierté aux gens du peuple qui manifestent actuellement avec des gilets jaunes dans plusieurs pays européens. Ils se sentent actuellement oubliés et méprisés par les élites, parce qu’ils n’ont pas été intégrés au grand récit européen.

Mais, de grâce, préservons nos libertés fondamentales, qui sont à la base même du projet européen !

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