La déclaration Schuman a 65 ans

Avertissement : les tribunes sont des contributions individuelles de sympathisants du mouvement au débat et ne reflètent pas nécessairement les positions de celui-ci.

, par Alain Réguillon

Paris, ministère des affaires étrangères, salon de l’Horloge le 9 mai 1950 à 18 h 00.

Deux cents journalistes sont convoqués pour une communication dont peu, d’emblée, perçoivent l’importance. Seuls les journalistes sont invités ; pas de photographe, d’où aucune image de cette conférence de presse. Cela souligne combien, à cette époque, le fond l’emportait sur la forme : « exemple à méditer » !

Mais, pourquoi une telle initiative du gouvernement français, cinq ans seulement après la fin de la guerre ?

L’urgence est d’apporter une solution pérenne au conflit qui oppose les Alliés quant à l’évolution de l’Allemagne et au différend qu’ils ont sur le statut de la Sarre et de la Ruhr, bassins miniers et sidérurgiques stratégiques.

Au-delà, c’est aussi proposer une alternative à l’organisation européenne de coopération économique créée en 1948 et au Conseil de l’Europe créé en 1949, entités intergouvernementales dont la règle de l’unanimité dans les prises de décisions ne permet pas d’avancer sérieusement sur le chemin de l’unité.

Enfin, c’est une vision d’ancrage de la paix et de la prospérité, dont la réconciliation franco-allemande est le socle. Pour Robert SCHUMAN et Jean MONNET, l’avènement d’une fédération européenne entre des Etats hier ennemis, paraît le seul modèle d’organisation susceptible d’assurer une intégration de plus en plus étroite entre les peuples d’Europe. Pour avancer avec sûreté sur la voie de la Fédération, Jean MONNET, le concepteur, l’artisan de la Déclaration SCHUMAN, veut créer des solidarités de fait.

Comme souvent dans l’histoire, il faut un déclencheur à l’émergence d’une idée longuement mûrie. Ce déclencheur se présente à la fin de l’année 1949, début de l’année 1950. Depuis le 23 mai 1949, l’Allemagne a retrouvé un statut d’Etat et devient « la République fédérale d’Allemagne ». La séparation avec sa partie orientale est consommée ; Conrad ADENAUER devient le Chancelier de ce nouveau pays. Sitôt son installation à la tête de l’Etat au mois de septembre 1949, il œuvre auprès des Alliés pour faire pleinement reconnaître les droits de l’Etat allemand et l’égalité de ceux-ci avec les autres pays.

Américains, Britanniques et Français s’opposent sur le nouveau statut de l’Allemagne. Les Français ont du mal à accepter de voir ce pays recouvrer des prérogatives d’Etat, d’autant que le débat sur le devenir de la Sarre et de la Ruhr n’aboutit pas. Ces deux régions c’est… le charbon et l’acier ; la France n’entend pas en perdre le contrôle, ni abandonner la perspective d’en faire des territoires français.

Le Chancelier ADENAUER, homme de bon sens et pragmatique, mesure bien les difficultés qui se présentent et les réticences françaises. Aussi, concernant le devenir des bassins miniers et sidérurgiques, il se dit favorable à une autorité de contrôle qui s’étendrait sur les bassins allemands, mais aussi français, belges et luxembourgeois.

Cette déclaration intervient dans un contexte chargé où se mêlent tout à la fois les questions de réarmement de l’Allemagne défendues par les Américains ; le durcissement de la guerre froide avec les Soviétiques et les risques de conflits qui en découlent ; la volonté des Français de garder le contrôle de la Sarre et de la Ruhr.

Les Alliés doivent se retrouver à Londres le 10 mai 1950 pour décider de l’avenir de l’Allemagne. Une proposition française est attendue pour avancer sur ce dossier. Sans proposition concrète et sérieuse, la France pourrait se trouver en minorité et se voir imposer une solution par les Etats-Unis d’Amérique et le Royaume Uni.
C’est dans ce contexte que Jean MONNET décide de soumettre sa proposition au ministre français des Affaires étrangères, en charge de ces questions. Celui-ci étudie le projet durant son week-end à Metz les 29 et 30 avril. A son retour à Paris le lundi, il dit à son secrétaire : « J’ai lu le projet, je marche. »

La version finale est arrêtée le samedi 6 mai à 15 h. Aussitôt Robert SCHUMAN dépêche un collaborateur en Allemagne pour porter le projet à la connaissance de Conrad ADENAUER. Fort de l’approbation du chancelier, le texte est présenté en conseil des ministres le 9 mai au matin ; à 18 h 00, il est rendu public lors de la conférence de presse.

Un nouvel horizon s’ouvre pour la paix en Europe et dans le monde, pour l’amitié entre les peuples, pour la solidarité entre les pays d’Europe.

Il reste encore beaucoup à faire pour matérialiser tout cela ; la « Déclaration SCHUMAN » n’en constitue pas moins le texte de référence pour tous les démocrates soucieux de l’intérêt général des peuples, en Europe et hors l’Europe !

Cette déclaration offre également une vision institutionnelle qui n’est pas celle que nous connaissons. Elle fait référence à une Fédération, c’est-à-dire à la réalisation des Etats-Unis d’Europe. Cette vision ne s’est pas matérialisée : Soixante-cinq ans après, il serait temps !

Alain REGUILLON
Président de l’UEF France

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