Les tribunes sont des contributions individuelles de membres de l’association au débat et ne reflètent pas nécessairement les positions de celle-ci.

« Fédération européenne maintenant » : que faire ?

, par Rémy Volpi

La relation franco-allemande est primordiale pour l’Europe et le monde. Ceci pour deux raisons, antinomiques et complémentaires.

Cette relation ne vient pas de la nuit des temps (Charlemagne), comme on se complaît à le dire. Elle a débuté avec la déclaration de guerre à l’Europe par la Révolution française en 1792. La vraie révolution est que, ce faisant, on est passé de la guerre dynastique menée, selon un rituel contrôlé, par des professionnels salariés, à un type nouveau, la guerre nationale débridée.

La victoire de Napoléon sur la Prusse à Iéna et Auerstaedt en 1806 a eu pour effet la volonté de revanche de la Prusse, laquelle est entrée, sous l’égide de Scharnhorst, Gneisenau, Clausewitz, dans une phase de réforme administrative et militaire. Au tout début de son livre De la Guerre, Clausewitz entrevoit de façon prémonitoire que dans le cas d’une guerre totale, la politique perd la main et la guerre devient une fin en soi et non plus un moyen. Effrayé il dira plus loin, de façon « politiquement correcte » que « la guerre n’est que la poursuite de la politique par d’autres moyens », soit l’exact contraire de son intuition. La Prusse et la France entrent alors dans une phase de rivalité mimétique, chacun étant à la fois le rival et le modèle de l’autre, selon l’analyse fulgurante de René Girard concernant les comportements humains. Avec le risque, toujours selon Girard, d’aboutir à une crise mimétique dont l’emballement mène à des conséquences apocalyptiques, ce qu’avait entrevu Clausewitz.

On a dit qu’alors, l’Allemagne (au sens de Deutscher Bund - la Confédération germanique créée à l’issue du Congrès de Vienne en 1815 - regroupant sous l’égide de l’Autriche 39 États souverains de la nation allemande, c’est-à-dire de langue allemande) était une nation sans État, tandis que la France était un État sans nation. Dans le jeu de la rivalité mimétique, la France s’est employée au cours du XIXème siècle à devenir une nation en éradiquant à l’aide des « Hussards de la République » les 36 langues parlées sur son territoire, tandis que de son côté la Prusse mettait tout en œuvre pour unifier, au détriment de l’Autriche, l’Allemagne. Exercice réussi, quoiqu’il s’agisse de la « petite Allemagne », par la proclamation du second Reich à Versailles en janvier 1871 (le premier Reich étant le Saint Empire romain germanique aboli en 1806 car supplanté par l’Empire napoléonien, et le troisième Reich étant l’Allemagne hitlérienne).

De sorte qu’à la fin du XIXème siècle France et Allemagne se seront constituées, par deux chemins opposés et convergents, en États-nations. Et de même, la grande affaire du XIXème siècle aura été en Europe la constitution, ou la volonté de constitution, d’États-nations, en amalgamant deux concepts distincts, celui d’État (gouvernement d’un territoire donné), et celui de nation (peuple d’une même culture parlant généralement la même langue).

Le nationalisme narcissique et haineux était le catalyseur nécessaire à cette grande transformation. Au début du XXème siècle, France et Allemagne étaient de la sorte fin prêts à en découdre. Vœu exaucé en 1914 pour le motif futile et bien vite relégué aux oubliettes de l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin. Si la Grande Guerre avait été une guerre au sens traditionnel, comme on dit Guerre de cent ans, Guerre de quatre-vingt-ans, Guerre de trente ans ou Guerre de sept ans, elle aurait cessé dès 1915 au vu d’une froide analyse coût/gains propre à la politique classique. Mais ici, nous sommes à un tournant de l’histoire, et plus rien ne saura arrêter les orages d’acier et le meatgrinder (le hachoir à viande, selon l’expression britannique). Nous sommes de plain-pied dans la démence rageuse d’un emballement mimétique au risque d’une destruction mutuelle assurée. Soit aux antipodes de la guerre classique que le polémologue Gaston Bouthoul décrit comme « fête suprême, grande orgie sacrée, subversion même, ballet dangereux, la guerre arrache l’homme à sa vie de tous les jours ». Autant dire que le mot guerre employé à propos de 14-18 et de 39-45 est totalement abusif, puisqu’il s’agit d’un phénomène d’une tout autre nature, relevant non plus d’un phénomène de civilisation, mais d’une abrupte régression barbare dans laquelle l’Europe s’est vautrée : montée aux extrêmes du fait des nationalismes hystériques, barbarie rationalisée des guerres totales, totalitarismes délirants, génocides industrialisés, terreur nucléaire ont mis la planète à feu et à sang, faisant jusqu’au milieu du XXème siècle de ce petit cap de l’Asie le continent des ténèbres selon l’expression de Mark Mazower. Tout le contraire de ce que les Lumières donnaient à espérer.

Pointe avancée de l’aventure humaine, l’Europe est capable du pire comme du meilleur. Après avoir donné sans réserve dans le pire, elle se doit désormais vis-à-vis du reste du monde de donner dans le meilleur. C’est le propos de la construction européenne, utopie de l’instauration d’un espace modèle de paix, de prospérité et d’éthique, soft power par excellence, inspirant l’ensemble des humains.

Dans cette utopie - une utopie concrète pour reprendre le concept développé dès 1918 par Ernst Bloch - la collaboration étroite des deux mauvais sujets d’antan, France et Allemagne, s’impose. Il faut donner une voix à l’UE, et pour cela très pragmatiquement, une Europe fédérale est nécessaire, Europe démocratique dotée d’un gouvernement supranational aux pouvoirs souverains, limités et contrôlés. La majorité des politiciens s’accordent à voir dans l’option fédérale un impératif catégorique. « Pas à pas », nuancent-ils cependant. Mais d’une part, eu égard à la montée en puissance rapide de pays émergents et notamment les BRICS, on peut estimer à 10 ans la fenêtre de tir. Au-delà, à défaut d’une Europe forte à l’intérieur et forte à l’extérieur, commencerait ce qu’Oswald Spengler avait appelé, lui aussi en 1918, « le déclin de l’Occident » (der Untergang des Abendlandes, en allemand, c’est-à-dire plutôt le naufrage que le déclin). Et d’autre part, une telle Europe est hors de portée d’emblée avec 28 pays membres, ou même avec les seuls pays de l’eurozone : « too many cooks spoil the broth » dit un proverbe anglais (trop de cuisiniers gâtent la soupe).

N’est-il pas opportun dans ce contexte de s’inspirer - mutatis mutandis - de ce qu’un des pères de l’Europe, Jean Monnet, avait imaginé en juin 1940, à savoir la fusion du gouvernement français et de son allié en vue d’obtenir la quintessence de l’efficacité en une période particulièrement tragique, projet qui avait convaincu De Gaulle et Churchill. Il s’agit ici de la fusion sous forme fédérale de la France et de la RFA, d’où résulterait la République Fédérale d’Europe, membre de l’UE. Ensuite, assez rapidement d’autres pays, sous réserve qu’ils satisfassent à certaines conditions, s’intégreraient.

Pour l’heure, un tel projet relève, en France, du sacrilège. C’est en fait pour cette raison même que, après l’échec de la Communauté Européenne de Défense en 1954, l’Europe s’est construite à partir de 1958 sur le registre de l’économique, ses promoteurs escomptant que chemin faisant, le verrou souverainiste sauterait sous l’effet du bon sens. Mais comme le nationalisme dont il est le fruit, le souverainisme relève essentiellement de l’émotionnel, et comme on le sait, les mythes sont beaucoup plus forts que la réalité. Même si, dans le cas présent, ce souverainisme avec ses relents de nationalisme narcissique et haineux, est parfaitement contre-productif. Soulignons qu’il ne s’agit en rien de patriotisme. Celui-ci est l’amour des siens, celui-là est la haine des autres. Ce souverainisme a tout du piège à singe. On en connaît le principe : pour attraper les singes, les Asiatiques usent d’un dispositif aussi rudimentaire qu’efficace : dans un bocal transparent lié par une chaîne à un tronc d’arbre, ils placent un fruit ; le singe passe la main dans le bocal et attrape ce fruit ; ce faisant il ne peut retirer la main du bocal ; comme il s’entête à ne pas lâcher prise, il se fait prendre et tuer.

Désamorcer le piège à singe qu’est le souverainisme, fruit de 200 ans d’intoxication nationaliste, nécessite l’élaboration d’un arsenal d’arguments ressortissant au pathos. Cet arsenal reste à construire. Et à mobiliser. À cette fin, il y a tout lieu de tirer parti de faits d’actualité préoccupants, tel que le comportement de la Fédération de Russie qui feint de voir dans l’Europe et l’Amérique l’incarnation du fascisme. Il serait surtout judicieux de se mettre dans le sillage des commémorations du centenaire de la Guerre 14-18. Et dans cette optique, l’objectif de signer l’accord de fusion entre la France et l’Allemagne le 28 juin 2019, date anniversaire du centenaire du Traité de Versailles qui a fait perdre la paix, ne manquerait pas de panache.

Enjeu gigantesque, délai court, forces ténues : l’entreprise est de taille. Pour autant, elle est conforme au leitmotiv des militants de l’UEF : « fédération européenne maintenant ! »

Il n’y a pas d’entreprises sans risques, mais il y a des entreprises sans chance. Celle consistant à suivre la devise du brave président Queuille est de celles-ci : se contenter de l’Europe Frankenstein, sans cap ni capitaine et pour laquelle en conséquence il n’y aura jamais de vents favorables, c’est laisser le vaisseau Europe poursuivre sur son erre jusqu’à son inéluctable naufrage. C’est assurément sacrifier nos enfants au Moloch souverainiste.

Wer will der kann, disent nos amis allemands : qui veut peut. Alors voulons !

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