Le 16 septembre à Bratislava, l’Union européenne se dotera-t-elle d’une armée européenne… supranationale ?

Avertissement : les tribunes sont des contributions individuelles de sympathisants du mouvement au débat et ne reflètent pas nécessairement les positions de celui-ci.

, par François Mennerat

Non sans espoir, on évoque de plus en plus souvent la création d’une « armée européenne ». La coopération au niveau européen pourrait, dit-on, se trouver facilitée par le Brexit, de même qu’une éventuelle élection de Donald Trump aux États-Unis, vu son scepticisme vis-à-vis de l’OTAN. Mais malgré les déclarations solennelles, faut-il y croire ?

En quelques jours et en diverses occasions, les déclarations se sont succédées, manifestant de très fortes nuances d’un chef de gouvernement à l’autre. Et les arrières pensées ne sont pas absentes. La plupart des États membres disent accepter le principe d’une coopération accrue en matière de défense, voire la souhaiter, mais répugnent à l’idée d’abandonner leur souveraineté exclusive en matière de politique de sécurité.

Le 22 août, François Hollande et Angela Merkel sont reçus à Ventotene par Matteo Renzi.
François Hollande insiste sur une nécessaire solidarité européenne en matière de défense. Il faut « dynamiser la coopération en matière de défense », et « la création d’une armée européenne est à présent plus probable ». Mais que demande-t-il au juste ? Que la France, restant souveraine, se voie dédommagée par les autres membres de l’UE de ses engagements militaires décidés unilatéralement ?
Pour Angela Merkel, il faut « faire davantage pour notre sécurité interne et externe », renforcer la coopération dans la lutte contre le terrorisme, avec « un meilleur partage des informations ». Cependant, tout en affirmant son soutien à l’idée d’une sécurité renforcée et d’une meilleure coopération, elle appelle ses homologues à la prudence (!) dans sa mise en œuvre. Le 23 mars 2007, déjà, répondant à une question sur les futurs développements de l’Union à la veille du cinquantième anniversaire du traité de Rome, elle avait déclaré à la Bild Zeitung vouloir relancer l’idée de créer « une armée européenne ». « Nous devons nous rapprocher d’une armée commune européenne », avait-elle dit. Mais son porte-parole avait vite rectifié en expliquant qu’elle avait seulement « voulu exprimer sa conviction qu’il y a encore dans ce domaine des choses à faire, mais sur le long terme. Cela doit s’envisager au cours des prochaines décennies ». Certes. Près de dix ans plus tard, nous en sommes toujours au même point. Et l’Allemagne s’interroge même aujourd’hui sur l’objectif d’une Agence européenne de l’armement que certains appellent de leurs vœux : un moyen pour la France de faire financer ses matériels par l’Allemagne ? La confiance règne.

Le même jour, 22 août 2016, à Prague, Bohuslav Sobotka, président du gouvernement tchèque, reçoit les ambassadeurs auprès de la République tchèque. Puis le 26 août, à Varsovie, le groupe de Visegrád (Allemagne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie et Pologne) se réunit.
Beata Szydło, Première ministre polonaise, appelle à la création d’un service européen de gardes-frontières.
Pour Viktor Orbán, Premier ministre hongrois, « Nous devons faire de la sécurité une priorité et fonder une armée européenne ».
Pour Bohuslav Sobotka, « à long terme nous ne serons pas capables de continuer sans une armée européenne » et « des négociations à ce sujet cet automne nous apporteront des propositions et des engagements concrets ». Pour lui, ces forces armées ne seraient pas en compétition avec l’OTAN, mais seraient pour elle un nouveau partenaire « plus fiable et prêt à l’action ». « Nous devons faire avancer le projet d’une agence de gardes-côtes et de gardes-frontières, et le moment est venu d’envisager la création d’une armée européenne commune. Seules des forces armées européennes nous permettront de défendre nous-mêmes nos intérêts communs. » (...) « Nous devrions entamer une discussion sur le sujet. » Mais la coalition au pouvoir en République tchèque est divisée sur la question et pour son ministre de la défense la priorité serait plutôt de réformer ce qui existe déjà pour pouvoir s’en servir. Établi en 2005 comme force d’intervention rapide, l’Eurocorps reste inutile. Il n’a jamais été engagé dans la moindre opération, ce qui exigerait encore l’unanimité des États membres.

Plusieurs experts soulignent le manque de sincérité des pays du groupe de Visegrád qui, tout en professant un vigoureux credo européen, chercheraient plutôt à se dédouaner, vis-à-vis de l’Allemagne notamment, pour faire oublier leur attitude dans la crise migratoire. Ils disent qu’une armée européenne est urgente mais ils ne souhaitent pas vraiment de coopération en matière de défense. Hormis la Pologne, ils ne sont pas prêts à traduire leurs paroles en actes et à respecter leurs engagements, même auprès de l’OTAN, à laquelle ils accordent donnent pourtant la priorité.

Le 25 juin 2016, peu avant le Conseil européen des 28 et 29 juin, la Haute représentante de l’UE pour les Affaires extérieures avait publié son rapport intitulé « Revue stratégique – L’Union européenne dans un environnement mondial en plein changement – “Une vision partagée, une action commune : une Europe plus forte” – Une stratégie globale pour une politique étrangère et de sécurité pour L’Union européenne » [1], le terme « stratégie globale » devant être reçu ici dans son acception de « stratégie d’ensemble ». C’est un travail volumineux (60 pages), dont elle avait sagement différé la diffusion dans l’attente des résultats du referendum britannique, afin de l’y ajuster. Il n’avait alors malheureusement recueilli qu’un succès d’estime, étant à peine évoqué par le Conseil européen. Sera-t-il toutefois le fil conducteur du « sommet » de Bratislava ?
On trouve dans ce rapport – non exempt de langue de bois ! – les termes assez étranges de « contre-terrorisme » et « contre-radicalisation ». On y invoque les relations commerciales avec l’Asie, les États-Unis (TTIP ou PTCI), le Canada (CETA ou AECG) comme constituant des éléments majeurs (!) pour la sécurité. On y évoque l’OTAN. Le terme « coopération » s’y trouve 67 fois, mais celui d’« armée » n’y figure pas une seule fois.
Il n’est donc pas étonnant que Mme Mogherini ait encore déclaré le 2 septembre (à Bratislava déjà, lors dune réunion préparatoire informelle des ministres des affaires étrangères des 27) « Nous sommes tous (!) d’accord sur le fait qu’une armée européenne n’existera pas avant longtemps », ajoutant même « dans cinquante, soixante ou cent ans, qui sait ? » Une défense sans armée, donc.
Elle a pourtant aussi déclaré en même temps « Ce qui peut se produire rapidement, si les États membres s’y mettent, ce sont des progrès dans le domaine de la défense européenne et c’est ce que je vais mettre à l’ordre du jour. » Ceci peut sembler paradoxal. Vous avez bien dit défense, n’est-ce pas ?

Donc, le 16 septembre prochain (2016), les 27 « chefs » de gouvernement de l’Union européenne vont se réunir dans la capitale semestrielle de l’Union européenne pour un « sommet ». En tant que telle, cette réunion n’est donc pas tenue de se tenir à Bruxelles.
Depuis le 1er juillet, c’est au tour de la Slovaquie de présider l’UE (le Conseil de l’Union européenne, dit « conseil des ministres ») jusqu’à la fin de l’année et c’est à Bratislava que se tiendra cette réunion que l’on dit informelle à laquelle, en tout cas, le Royaume-Uni n’a pas été invité. Elle n’est donc pas un Conseil européen, puisque Theresa May n’y prendra pas part.

Entièrement dans son rôle, Robert Fico, le premier ministre slovaque, avait préparé l’ordre du jour et y avait inscrit la question de la conduite à tenir dans le contexte du Brexit : il faudra bien qu’on se décide un jour à faire quelque chose, de ce côté-ci du Channel : pourquoi attendre indéfiniment que les Anglais tirent les premiers ? C’est maintenant qu’ils chargent leurs fusils !
Il faut dire aussi que la Slovaquie se désintéresse de la question d’une armée européenne, n’accordant de crédit qu’à l’OTAN et elle souhaitait privilégier d’autres politiques que la défense.
Enfin, c’était sans compter avec l’impudence de ses collègues du Conseil européen, notamment Mme Merkel et M. Hollande qui lui ont imposé un changement d’ordre du jour, arguant de ce que le Royaume-Uni n’avait pas encore fait part officiellement de sa décision, et faisant de lui une marionnette : Slovaquie, 5,4 millions d’habitants, pftt… Ces deux-là sont en campagne électorale, nouveau prétexte pour freiner encore le projet européen. Car, à n’en pas douter, l’heure ne peut pas encore être à proposer de vraies avancées supranationales. Attendre, attendre...

À ce « sommet » de Bratislava, sur la butte du château, au cours de deux brèves séances entrecoupées d’un déjeuner sur le Danube, on traitera de la sécurité « au sens large », entre autres de la défense européenne, celle de ses frontières comme celle de la sécurité intérieure, sans oublier la sécurité énergétique et... migratoire. Une armée européenne ? Voire.

Interviewé récemment par le magazine « Air & Cosmos », Jean-Pierre Raffarin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, déclare, en une approche complètement gaullo-national(ist)e que le Brexit « nous oblige à construire une stratégie de défense renforcée pour l’Europe continentale ». Il déclare aussi « La Russie est un partenaire historique de la France », « le dialogue avec la Russie doit être permanent » et « la Russie doit donner l’occasion à la France de revenir à ses premières amours, je veux dire à sa célèbre indépendance internationale. Le dialogue avec la Russie, avec la Chine est autant nécessaire que celui avec les États-Unis. C’est la force de la France ! Par son indépendance, sa capacité de dialogue, de médiation, et donc d’ajouter à l’expression des forces militaires, celle de la diplomatie. » Et à la question du contrôle parlementaire : « Je pense que les règles actuelles, qui permettent à l’exécutif de décider rapidement, sont satisfaisantes puisque, outre une information du Parlement dans les tout premiers jours de l’intervention, un vote parlementaire doit intervenir au bout de quatre mois. Je ne suis pas favorable à un débat parlementaire préalable. Militant des institutions de la Ve République, je suis favorable au primat du chef des armées pour l’engagement des forces. » La Constitution française est décidément insoluble dans une vision européenne de la défense. On attendra longtemps diplomatie et armée européennes.

En effet, pour qu’une défense européenne voie enfin le jour, il faut une diplomatie européenne, une doctrine européenne de défense, une stratégie européenne, des matériels communs, un commandement européen unique et autonome, une souveraineté partagée, un contrôle démocratique par le Parlement européen, un exécutif responsable. Bref, une démocratie supranationale et, par conséquent, une réforme des institutions et un nouveau traité.
Doit-on se résigner à constater l’état des esprits ? Ne faut-il pas plutôt une initiative vigoureuse ? De qui doit-on l’attendre ? La bonne règle voudrait que le Parlement, représentant démocratique les intérêts des citoyens européens, s’en saisisse et que, nonobstant les traités actuels, s’arroge enfin l’initiative de faire surgir une Europe au service de ses citoyens. Las ! Le président de sa commission des affaires étrangères, un proche d’Angela Merkel, déclare encore cette semaine qu’il ne faut attendre aucune réforme avant sept ans, au moins.

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