Grandes figures du fédéralisme

Parmi les grands intellectuels du fédéralisme, on peut citer : Alexandre MARC (en tant que premier secrétaire général de l’UEF et à d’autres titres ultérieurs, dont la fondation et l’animation du Centre international de formation européenne (CIFE) ;
Henri BRUGMANS, (premier président de l’UEF et fondateur du Collège de Bruges) ;
Altiero SPINELLI (fondateur et animateur du Movimento Federalista Europeo, du Congrès du Peuple européen, auteur du premier traité d’Union européenne voté par le Parlement européen élu au suffrage universel direct) ont été des acteurs majeurs du Fédéralisme contemporain.
Denis de ROUGEMONT, plus littéraire, n’est pas moins un grand acteur (congrès de Montreux 1947 – de La Haye 1948 – fondateur du Centre européen de la culture à Genève – Congrès du peuple européen à Genève).

Qui peut également être aussi classé parmi les « grandes figures » ?

En France, deux autres : Henri FRENAY, compagnon de la Libération, fondateur du Mouvement « Combat » pendant la guerre, véritable président-fondateur du MFE-France et longtemps président de l’UEF.
Étienne HIRSCH, compagnon de Jean MONNET, président du M.F.E., ancien président d’Euratom.

Jacques MARITAIN, philosophe et fédéraliste

Jacques Maritain (1882-1973), auteur d’une soixantaine d’ouvrages publiés de 1913 à 1973 est un philosophe français d’origine et d’éducation protestante converti en 1906 au catholicisme. Il rencontre à La Sorbonne celle qu’il épousera en 1904 et qui partagera les combats de toute sa vie, Raïssa Oumansoff, immigrée juive d’origine russe et ukrainienne. D’abord proche de l’Action française et de Charles Maurras, il prend, en 1926, position pour le Vatican dans ses mises en garde aux catholiques vis-à-vis du mouvement monarchiste. Dans les années suivantes il participe à l’aventure des « non-conformistes des années 30 », qui aboutit à la création du mouvement personnaliste ; c’est probablement là que doivent être recherchées les racines de sa connaissance du fédéralisme et de son engagement durant la seconde guerre mondiale pour une fédération européenne et, après l’explosion des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, pour un gouvernement mondial fédéral.

Maritain quitte l’Europe en 1933 pour devenir professeur aux universités de Toronto puis de Columbia et de Princeton. Il poursuit sa réflexion sur les thèmes politiques et sociaux. Bloqué en Amérique du Nord par l’éclatement de la guerre il prend violemment position contre le régime de Vichy dès juin 1940. Alors qu’il a toujours refusé d’appartenir au Comité national de la France libre, il ne peut pas tout refuser à de Gaulle qui lui propose l’Ambassade de France au Vatican et il l’occupera de 1945 à 1948, avant de retourner enseigner à Princeton. Revenu en Europe et brisé après le décès de son épouse, il s’installe en 1961 à Toulouse auprès de la congrégation des Petits frères de Jésus dont il deviendra membre en 1970. Jacques et Raïssa Maritain sont enterrés à Kolbsheim dans le Bas-Rhin d’où le Cercle d’études Jacques et Raïssa Maritain [1] poursuit la diffusion de son œuvre et conserve la plupart de ses archives.

Lorsque la revue créée et dirigée jusqu’à sa mort par Mario Albertini à Pavie, Il Federalista, décide en 1984 de créer une rubrique « Le fédéralisme dans l’histoire de la pensée », destinée à créer une anthologie de la culture fédéraliste, avec l’étude de l’engagement fédéraliste d’Albert Einstein, elle écrivait que « le fédéralisme a déjà une longue histoire et une riche tradition culturelle. Mais cette tradition est largement méconnue (...) C’est pourquoi quelques auteurs fédéralistes ont été complètement oubliés, tandis que d’autres ne sont connus que pour la part de leurs travaux qui n’a rien à voir avec le fédéralisme » [2].

Cette affirmation est parfaitement justifiée pour Jacques Maritain comme elle l’est pour nombre d’autres personnalités (l’Abbé Pierre, Thomas Mann, Albert Einstein, Léopold S. Senghor, Albert Camus, Jules Romain...). Maritain possède en effet une excellente connaissance du fédéralisme (y compris anglo-saxon). Ses écrits fédéralistes s’étalent de la fin des années 1930 au milieu des années 1950, du moins en ce qui concerne le fédéralisme européen, atlantique ou mondial. Quatre de ces textes, « L’Europe et l’idée fédérale » (1940), « L’Europe et les tâches de l’après-guerre » (1940), « Le concept de souveraineté » (1951) et, enfin, « Le problème de l’unification politique du monde » (1951) ont été regroupés dès 1993, dans le cadre d’un intéressant volume, Jacques Maritain, l’Europe et l’idée fédérale, publié par les éditions Mame et introduit par Philippe Chenaux [3] dont nous ne pouvons, encore aujourd’hui qu’encourager la lecture et la diffusion.

L’Abbé Pierre, fédéraliste européen et mondial

À l’issue de la Deuxième Guerre mondiale durant laquelle il s’engage dans la Résistance il est élu à l’Assemblée constituante puis à l’Assemblée nationale en tant que député du Mouvement républicain populaire (démocrate-chrétien) de Meurthe-et-Moselle avant d’abandonner quelques années plus tard la vie parlementaire et de se consacrer à Emmaüs. C’est par cet engagement qu’il va passer à la postérité et acquérir une popularité que même son engagement plus que douteux il y a quelques années en faveur de Roger Garaudy, ancien philosophe stalinien devenu négationniste, ne semble pouvoir ternir.

Mais ce ne sont pas ces aspects de sa vie qui nous intéressent. Lorsque la revue, Il Federalista, créée et animée jusqu’à sa mort par Mario Albertini, décide en 1984 de créer sa rubrique « Le fédéralisme dans l’histoire de la pensée » par l’étude de l’engagement fédéraliste d’Albert Einstein, elle écrivait : « le fédéralisme a déjà une longue histoire et une riche tradition culturelle. Mais cette tradition est largement méconnue car elle ne s’insère pas dans le cadre conceptuel de la culture dominante, basée sur l’acceptation inconsciente de la souveraineté nationale, et donc de la guerre, comme des traits auxquels la réalité historique ne peut échapper. C’est pourquoi quelques auteurs fédéralistes ont été complètement oubliés, tandis que d’autres ne sont connus que pour la part de leurs travaux qui n’a rien à voir avec le fédéralisme ». Cette affirmation est aussi justifiée pour l’Abbé Pierre que pour Albert Einstein, tous deux, en effet, sont mondialement connus et respectés, tout comme Léopold Senghor, Bertrand Russell, Albert Camus, Jules Romain, Aimé Césaire… et tant d’autres, mais qui connaît leur engagement pour le fédéralisme… ?

Jeune parlementaire, l’Abbé Pierre participe au Congrès constitutif du Mouvement universel pour une confédération mondiale (MUCM, ancêtre du Mouvement fédéraliste mondial dont l’U.E.F. et la JEF Europe sont dorénavant des organisations membres) à Montreux en 1947. Mais il ne méprise pas pour autant le fédéralisme européen comme le montre un témoignage qu’il adressera plus tard à Renée Marchand, infatigable animatrice du Registre international des Citoyens du monde, dont des extraits ont été publiés, avec un court commentaire d’Alexandre Marc, dans L’Europe en formation.« La guerre finie, je reçus une invitation à participer à deux Congrès à Montreux, destinés à faire revivre les fédéralismes européen et mondial. Naïf, je considérais qu’après les horreurs de la guerre, ne pouvait que très vite se réaliser l’Europe. Alors c’est au Congrès mondialiste que j’ai décidé de consacrer mes forces. Rapidement (…) je fus pour quatre ans désigné comme résident du Comité exécutif du mouvement ». En décembre 1949, à l’occasion de la remise du Prix Nobel de la paix à Lord Boyd Orr, recteur de l’Université de Glasgow et futur président de la FAO (Food and Agriculture Organisation des Nations unies) alors Président du MUCM, il s’exprime à Copenhague devant un journaliste du Monde :« L’Histoire est la preuve de l’aspiration humaine à l’unité. Par un paradoxe qui n’est qu’apparent, les grandes guerres sont les instruments de ce désir. Mais, toujours, le peuple vainqueur, en prétendant à unifier, opprime de telle sorte que les peuples secouent son joug et de nouveau se divisent. Libérés de sa tyrannie ils conservent pourtant la nostalgie de la fusion. Cette loi demeure plus que jamais présente » .

L’Abbé Pierre sera aussi très actif dans le soutien à Garry Davis lors de sa renonciation à sa nationalité américaine ou pour le droit à la reconnaissance de l’objection de conscience. Beaucoup plus récemment il a également participé à Montreux en 1977 à la commémoration du 30ème . anniversaire du congrès fondateur du MUFM (photo) et nous pouvons témoigner avec Jean-Luc Prével de son attachement au fédéralisme par le long dialogue téléphonique entre lui et Jerry Bourgeois, animateur des fédéralites mondiaux qui animait cette rencontre, auquel nous avons assisté au Sénat le 27 novembre 1999 à l’occasion d’une conférence, « Passer de la mondialisation sauvage à la mondialisation institutionnelle », alors que sa santé ne lui avait pas permis de se joindre au public et aux autres personnalités présentes (Georges Berthoin -ancien Président du Mouvement européen international, Michel Rocard, ou Stéphane Hessel).

Ses archives, 31 dossiers (allant actuellement de 1947 aux années 1970) déposées par Emmaüs International au Centre des archives du monde du travail de Roubaix, témoignent également du maintien de son intérêt permanent pour le fédéralisme. Leur exploitation permettra de mieux comprendre le sens de son engagement et d’approfondir la connaissance de l’histoire du mouvement fédéraliste international car elles se révèlent contenir une riche documentation sur diverses réunions (MUFM : Montreux 1947, Luxembourg 1948, Genève 1948, Stockholm 1949, Rome 1951, La Haye 1957…, Union parlementaire européenne -UPE-à la fin des années 1940, Conférences parlementaires pour un gouvernement mondial de Londres en 1951, 1952 et 1954) et une correspondance abondante avec de nombreuses organisations (MUFM, UPE, U.E.F. -à laquelle un dossier est spécifiquement consacré sur les années 1947 à 1949-, Union fédérale mondiale -UFM, section française du MUFM, Assemblée constituante des peuples, Droit mondial, Sermonde, Congrès des peuples, École et paix, World Federal Authority Committee, Citoyens du monde, Union fédérale du monde…

Pour conclure ce bref hommage, deux courtes citations de l’Abbé Pierre semblent particulièrement intéressantes pour les fédéralistes aujourd’hui.

- La première, toujours en relation avec Lord Boyd Orr, date de 1967 lors d’une conférence de presse à Paris lorsqu’il déclare que « le début de l’après guerre a été pour le mondialisme naissant l’ère des juristes, de ceux qui croyaient avec un optimisme merveilleux que le gouvernement mondial c’était pour demain matin, et qui consacraient tous leurs efforts à établir la meilleure constitution possible… Lord Boyd Orr a alors eu l’idée de lancer ce que l’on a appelé le fonctionnalisme. Il a dit en somme, ‘vous les juristes continuez à faire vos travaux mirobolants… ; en attendant, développons les ministères de ce gouvernement qui n’existe pas, c’est-à-dire faisons fonctionner avec le maximum d’efficacité la FAO, l’UNICEF, l’OMS. Que ce soit la fonction qui crée l’organe’ ».
Cette citation pour rappeler que, malgré leur séparation du début de la Guerre froide aux années qui ont suivi l’écroulement de l’Union soviétique, les mouvements fédéralistes, mondial et européen, ont eu à choisir entre les mêmes alternatives stratégiques : fonctionnalisme et/ou constitutionnalisme (intégration fonctionnelle pour Lord Boyd Orr et Jean Monnet, d’une part, et tenants de la méthode constituante, partisans mondialistes du Congrès des peuples et Altiero Spinelli et Congrès du Peuple européen, d’autre part) ;

- La deuxième, extraite d’une déclaration à la Sorbonne le 10 janvier 1989, que nous a récemment rappelé le fédéraliste mondial suisse Rolf Paul Haegler : « Oui, je suis un vieux fou, mais, comme il y quarante ans, je continue de déclarer la guerre à la misère et je fais appel à un nouveau patriotisme mondial… Nous devons… fixer nos regards sur le bien et le mal de l’un des legs les plus précieux que nous ayons reçu… notre hymne national… porteuse de mots qui, à travers l’enchaînement des événements vécus (depuis), sont devenus imprononçables. Après les crimes interraciaux -et le monde est loin d’être guéri partout de cette honte- quel maître d’école, quel père, quelle mère peuvent encore imaginer devoir apprendre à leurs enfants à haïr et à rêver d’abreuver la terre d’un sang impur ? ».

Altiero Spinelli

Altiero Spinelli est né à Rome le 31 août 1907.

Résistant, inscrit au Parti communiste à l’âge de 17 ans, Spinelli passera de longues années dans les geôles fascistes puis en confinement, sur l’île de Ventotene. Durant ces années de captivité, aidé par quelques amis, notamment Eugenio Colorni et Ernesto Rossi, il va développer un programme politique fédéraliste pour « une Europe libre et unie ».

Publié clandestinement en 1941, le Manifeste de Ventotene propose la création d’une Fédération européenne pour définitivement mettre fin aux guerres sur le continent européen.

« Si l’État national était la seule forme d’organisation politique pour les Européens, si nous ne savions pas regarder au delà de lui comme les Grecs ne surent regarder au delà de la polis, nous n’aurions qu’à constater que nous sommes arrivés à la fin de la civilisation européenne, nous résigner et attendre que notre destin s’accomplisse. »

Spinelli travaillera inlassablement durant toute sa vie dans cette direction. Après avoir créé un mouvement politique, en Italie, le Mouvement fédéraliste européen, il s’emploiera à convaincre les hommes politiques de son époque de la nécessité d’une Fédération européenne. Élu au Parlement européen en 1979, Spinelli y mènera son ultime bataille politique, en faisant adopté en 1984 le Traité, dit « Traité Spinelli », et qui aurait du, selon le souhait très majoritaire de l’assemblée (élue au suffrage universelle directe, et représentante légitime des citoyens européens), remplacer les traités existants. Il n’en sera rien et aujourd’hui encore, l’Union peine à se transformer en une Fédération, pourtant chaque jour plus nécessaire.

Le Parlement européen a rendu hommage à Altiero Spinelli en donnant son nom à l’un de ces bâtiments bruxellois, montrant ainsi l’attachement des démocrates européens à son nom mais aussi et surtout à sa pensée et à son œuvre politique. Spinelli repose aujourd’hui sur la petite île de Ventotene, les habitants ayant décidé à sa mort, le 23 mai 1986, de ne pas accomplir la dernière volonté du grand européen qui souhaitait voir ses cendres dispersées dans la mer. Les Ventotenais, conscients que l’œuvre de Spinelli n’est pas achevée, ont souhaité conserver le corps sur l’île.

Cent ans après sa mort, plus de soixante ans après la fondation du Mouvement fédéraliste européen, en 1943 (puis de l’Union des Fédéralistes européens supranationale en 1947 à Montreux), plus de vingt ans après la prise de position du Parlement européen, l’Europe n’est pas encore une Fédération. Consciente que l’Union européenne ne pourra être une force de progrès pour l’humanité que lorsqu’elle aura définitivement pris la forme d’une Fédération européenne, l’Union européenne des fédéralistes poursuit l’œuvre d’Altiero Spinelli, avec humilité et détermination.

Notes

[1Cercle d’études Jacques et Raïssa Maritain, 21 rue de la Division Leclerc, 67120 Kobsheim.

[2Cf Le Fédéraliste (édition française) - 1984 - XXVIème année, N°1, Pavie, pp. 74-90.

[3Jacques Maritain, l’Europe et l’idée fédérale. introduction de Philippe Chenaux, ed. Mame, Paris, 1933, pp. 182.

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